Autour du cycle INSOMNIE

Critique du cycle

Ce cycle compose une véritable archéologie de l’insomnie.

Chaque pièce est une strate du corps et de la pensée : les premières sont nerveuses, directes, bricolées avec urgence ; les suivantes, ironiques et performatives ; les dernières, méditatives, suspendues, comme si le geste avait enfin trouvé son souffle.

L’ensemble raconte une trajectoire : celle d’une sculpteure qui ne cesse d’interroger la tension entre maîtrise et lâcher-prise, entre veille et abandon. Le sommeil n’y est jamais figuré, il est fabriqué, traversé, interrogé. Les matériaux du quotidien deviennent les empreintes d’un corps pensant.

Et dans cette économie du peu, traversins, draps, métal, cuir, fil, se loge une rare puissance d’évocation. Ce qui rend le cycle si singulier, c’est son intelligence du paradoxe : chaque pièce est à la fois drôle et grave, tendre et lucide, physique et métaphysique. Le rire y sert de baume, la couture de résistance, la fatigue de moteur. Le cycle INSOMNIE n’est pas une série d’œuvres : c’est un processus d’existence.

Il condense vingt ans de réflexion sur la matière, le soin, la vulnérabilité et la transformation. De l’insomnie comme épreuve à la création comme guérison, Cécile Bonduelle trace le chemin d’une sculpteure qui fabrique la nuit pour mieux respirer le jour. Depuis plus de vingt ans, ce trouble devient terrain de jeu, de résistance et d’expérimentation.

Dans ce cycle, les matériaux du sommeil, traversins, oreillers, draps, deviennent les témoins d’une lutte et d’une réconciliation : du combat contre la nuit à la création comme guérison.

Regard d’ensemble

Entre 2003 et 2025, je déploie un ensemble d’œuvres qui forment une constellation intime autour du sommeil, de l’insomnie et de la création comme processus de réparation.

Ce cycle, amorcé dans la contrainte du corps et la lutte contre la veille, s’étire sur plus de vingt ans. Il traverse toutes les étapes du désordre intérieur, de la crispation à la libération, du combat à la réconciliation.

Les premiers travaux, UN ÉCRIN POUR MES BOUQUINS, AMUSES GUEULES, MIDI À 14H, portent la marque d’un corps en résistance. Le traversin y devient partenaire d’épuisement, ennemi, miroir, ou outil de survie. La couture, le resserrement, la suspension : autant de gestes qui visent à tenir, à canaliser l’excès. Ces pièces sont à la fois drôles et poignantes : elles oscillent entre l’objet du quotidien et la métaphore existentielle. Elles posent la question du confort impossible, comment reposer ce qui ne peut lâcher.

Peu à peu, je déplace la lutte vers le champ de la ritualisation : le sommeil devient un terrain de jeu, d’expérimentation et de dérision, LE DORT DEBOUT, De 5 À 7, KIT SOMMEIL. Le corps s’y bricole des prothèses, des outils absurdes pour apprivoiser la nuit. C’est dans cette dimension performative et humoristique que la série trouve sa respiration : la sculpture devient outil de soin, par le rire, le décalage, la lucidité.

À partir de 2014, un basculement s’opère avec MORPHÉE et SOMMEIL RETROUVÉ. Les matériaux se font plus souples, les formes plus accueillantes. La tension ne disparaît pas, elle se transforme en souffle. L’insomnie devient alors matière d’observation, non plus d’affrontement. Le sommeil revient comme une réconciliation, un rythme vital qui se réinstalle doucement.

Les œuvres plus récentes, APNÉE, VEILLEUSE, REPRISE, se situent dans cet entre-deux : la veille, la respiration, la réparation. Elles abordent le thème du soin et de la présence à soi avec une retenue nouvelle. Les matériaux du quotidien, oreillers, polochons, draps, ne sont plus seulement supports, mais corps poreux : zones d’échange entre le visible et l’intime. La dimension psychanalytique s’y densifie, tandis que la charge symbolique reste discrète, incarnée dans le geste de couture, de piqûre, de gonflement.

RIVAGE en 2022 marque un sommet du cycle. La sculpture s’ouvre à la performance, au souffle de l’autre. Le sommeil devient musique, le corps devient instrument. Le piano emmitouflé et les Variations Goldberg rejouées sur un piano électrique introduisent une méditation sur la création comme guérison : non plus produire, mais respirer à travers. C’est une œuvre d’apaisement, mais d’un apaisement conscient de sa fragilité.

Enfin, CREUSET en 2025 agit comme une synthèse et une ouverture. Le sommeil s’y matérialise en poches, en états de matière. Le polochon creusé devient à la fois berceau et laboratoire, espace d’alchimie et de digestion symbolique. Le cycle se clôt sur l’idée de transformation lente, non plus sur le combat ou la tension. Ce n’est plus le corps qui lutte contre la nuit : c’est la matière elle-même qui veille et se métamorphose.