Autour du cycle INSOMNIE
Genèse du projet
L’insomnie surgit dès l’enfance. Elle s’invite bientôt régulièrement puis persiste comme un trouble récurrent. La nuit devient alors un territoire incertain, un espace propice à toutes les distorsions. À l’âge adulte, devenue chronique, il faut l’exorciser, encore et encore. De ce sommeil manquant, il faut extraire la ressasse, le déstructurer, le mettre à distance, le singer !
Je le prends à bras le corps, fouille les profondeurs de son processus, le déconstruit, le découpe en morceaux, le rêve, l’arrange, le conjure. Plus tard encore, devenue moins quotidienne, je préfère accueillir son intrusion comme une visite chargée de raconter des histoires, la vivre comme un seuil de création. C’est cet espace, à la fois grave et absurde, que mes sculptures convoquent : un terrain où l’insomnie devient matière à jeu, à métamorphoses.
Ici la série a commencé vers 2003 et continue d’être enrichie quelques fois jusqu’en 2025 et encore dans l’avenir… Dans mon travail, ces expériences intimes rencontrent des pensées qui leur font écho : Blanchot, Levinas et Winnicott dessinent chacun une manière d’approcher l’insomnie, et d’en faire un espace de création.
Pour Maurice Blanchot, l’insomnie n’est pas seulement une absence de sommeil : elle est une veille essentielle, une expérience de l’impossible retrait. Là où le sommeil offre d’ordinaire un refuge, l’insomniaque reste exposé, livré à l’être, sans échappatoire. Cette nuit sans repos ouvre sur un vertige : une proximité avec l’infini, un temps qui se défait de ses repères. L’écriture, pour Blanchot, est de la même nature : comme l’insomnie, elle déplace hors du quotidien, elle met en contact avec un dehors, avec ce qui résiste et échappe. Dans mes sculptures et installations, j’éprouve un voisinage semblable : la tension de matières qui ne cèdent pas, la lutte contre le figé, l’impossibilité de détourner le regard.
L’insomnie devient alors un modèle d’expérience artistique : ni retrait, ni repos, mais une confrontation, un seuil où s’inventent de nouvelles formes de présence.
Pour Donald Winnicott, une part essentielle de la vie psychique se joue dans l’« espace transitionnel » : un lieu fragile, entre dedans et dehors, où l’enfant invente ses premiers jeux et, avec eux, la possibilité de créer. Ce n’est ni le pur imaginaire ni la stricte réalité, mais un champ d’expérimentation, de métamorphose. Dans mon rapport à l’insomnie, cet espace se déplace. La nuit, l’insomnie ferme, enferme ; mais le matin, dans le seuil avant le lever, une autre forme d’entre-deux s’ouvre : un espace où la rêverie devient possible, où l’élan créateur se ranime et ou tous les plans se tracent. Mes sculptures naissent souvent de ce passage, où je transforme l’angoisse en matière.
Pour Emmanuel Levinas, l’insomnie est une expérience fondamentale du rapport à l’être : elle interdit le retrait, refuse l’abri du sommeil. L’insomniaque est exposé, livré sans défense, contraint à une veille sans fin. Dans cette impossibilité de fuir se joue une épreuve radicale de l’altérité : rester éveillé, c’est être ouvert malgré soi à ce qui vient, à l’Autre, au monde.
Je retrouve cette tension dans mes propres pièces : elles exposent, elles mettent en jeu des corps et des matériaux qui ne laissent pas de repos. L’insomnie, ainsi, n’est pas seulement un trouble, mais une modalité de relation : une vigilance forcée qui, transposée dans l’art, devient une manière de tenir ensemble vulnérabilité et résistance.
