Autour du cycle PEAU COMMUNE - 2018 à 2024
Genèse du projet
Un jour de grande affluence dans le RER, la promiscuité imposée se transforme en expérience partagée. Coincés, serrés, immobilisés, les corps d’abord contraints se relâchent peu à peu dans le rire, une déferlante de joie remplace la tension. De cet instant de contact forcé naît une intuition : celle d’une œuvre à vivre, qui explorerait la dimension physique et émotionnelle du lien collectif.
D’abord imaginée comme une vaste maille à porter à quarante, l’idée s’est métamorphosée en MÉLANGE : une machine participative où chacun, en tournant une manivelle, fait naître un long écheveau collectif, un flux coloré de fils et d’énergies.
MÉLANGE - 2019
Prémisse à PEAU COMMUNE. Métal, fils textiles, bobines, bois, mécanisme et roulements à billes, caoutchouc. 1000 x 60 x 240 cm.
Dans la rue on est invité à actionner une solide manivelle qui sort d’une vitrine. Tout une machine se met en marche : 7 bobines suspendues au mur se dévident, déroulent fils, laines et ficelles.
Tous s’enroulent sous nos yeux, d’un bout à l’autre de l’installation et forment un écheveau épais et coloré. Tour après tour, la matière se construit à plusieurs. Le dispositif ne fonctionne que par l’intervention du passant. Chaque geste ajoute sa part, chaque main renforce la continuité du flux. Quand les bobines sont vides, l’épais cordon obtenu est décroché, suspendu au mur comme un trophée commun. Les bobines sont réapprovisionnées et le processus recommence : un nouveau “mélange” naît de la pluralité.
Ce protocole interroge notre part à prendre dans l’œuvre commune. MÉLANGE est la machine à prendre conscience qu’on est dans le jeu, l’écheveau symbolise la circulation d’énergie à l’image du flux sanguin. La machine à touiller les énergies prend le pouls du quartier, et ce qui se trame, plus qu’une forme, c’est un sentiment : celui d’appartenir à un mouvement vivant, tissé de différences.
Par ce geste collectif de fabrication, MÉLANGE ouvre la voie à PEAU COMMUNE. Le textile n’est plus un flux mais va se fabriquer ensemble. L’expérience se déplace vers le faire commun : construire et porter la même peau. Elle va créer l’autorisation de vivre en conscience la promiscuité et produire un espace de conscience et de lien.
PEAU COMMUNE Les workshops - 2022 à 2024
En 2022, PEAU COMMUNE trouve un ancrage à l’ile d’Yeu en collaboration avec le projet ODYSSéeYeu porté par Elsa Cariou (chercheuse géologue de l’Université de Nantes) et Agnès Batzler (enseignante chercheuse en géographie de la mer et du littoral). Le tout est chapoté par la Fondation Nantes Université.
La contrainte budgétaire devient un moteur d’invention. La grande peau se défait pour renaître sous la forme de workshops, espaces de cocréation où chercheurs et habitants se relient par le geste et la parole. L’expérience s’élargit : le tissage collectif quitte la seule métaphore du corps social pour explorer celle de la matière commune.
Les matériaux s’ancrent dans le réel du territoire, la peau se mêle à la terre, la maille au sédiment. PEAU COMMUNE devient un terrain d’échanges, un atelier de métamorphose où se récolte la parole des habitants : sonder le rythme, la densité et l’humeur de ce territoire insulaire. Donc, à l’île d’Yeu, PEAU COMMUNE devient atelier. Autour d’une grande table, les habitants se réunissent, tricotent, décousent, rassemblent.
Chaque pull jaune récupéré se débâti, se transforme, s’ajuste, s’assemble au suivant jusqu’à former une maille commune, un corps collectif, poreux et mouvant. PEAU COMMUNE est dotée d’une vingtaine d’encolures, sans manche, elle mesure environ six mètres de long et deux mètres cinquante de large. De chaque encolure descend la maille qui s’ajuste aux épaules et remonte sur celles du voisin, ainsi de suite. L’ensemble se referme à la périphérie du groupe, à hauteur de la taille. Pas de place perdue : les corps sont serrés dedans, les uns contre les autres, liés par le tricot. La laine confère à l’objet une véritable souplesse : le mouvement des bras n’est pas empêché, seulement retenu, sous couvert.
La sculpture est expérimentale, collective, évolutive et ludique. Portée, elle se tend, se déforme, respire. Elle n’est pas une performance au sens spectaculaire, mais un outil de lien, un espace d’expérience. Elle invite chacun à éprouver et questionner son rapport ambivalent, plurivalent à l’autre. Lors de la première déambulation, la maille devient paysage et sur la plage, s’accorde aux nuances du sable. Ce qui se tisse là, c’est moins une œuvre qu’un état : celui d’un vivre-ensemble réinventé, fragile, joyeux, multiple.
PEAU COMMUNE - 2024
Installation suspendue 250 x 150 X 180 cm.
Quand les corps se retirent, PEAU COMMUNE reste là, vide, affaissée. Au sol, elle ne ressemble plus à rien : trace molle d’un lien défait. Alors je la suspends. Au vent, elle retrouve un souffle. Privée de ses corps, elle cherche le sien.
Installation légère, presque en apnée qui précède l’étape de la doublure : un molletonnage qui va l’épaissir et la structurer. Peu à peu, la peau trouve son corps.
Fête de la Science
PEAU COMMUNE veut exister même vide de corps. Elle devient une présence autonome, en attente, avant d’être réinvestie par le groupe.
La maille se double de molleton. Légère, elle devient dense, presque animale. Le corps collectif se retire, mais sa trace demeure. Chaque encolure porte un numéro brodé, mémoire d’équipe. L’objet, vide, respire encore : il garde la forme de ceux qui l’ont habité.
Posée, la peau s’affirme comme un être à part entière : un organisme en veille, prêt à reprendre vie.
